J-5. Mon moment préféré avant un ultra. Les jambes sont fraîches, la tête est pleine de scénarios, et l'excitation commence à monter. Cette semaine, je ne cours presque plus — je prépare. Et cette préparation, elle passe par Segly.
Aujourd'hui je vous emmène pas à pas dans la construction de ma stratégie pour l'EuskalTrail 130 km / 7 900 m D+ du 15 mai. Tout y est : l'objectif, les segments, les ajustements terrain, la nutrition, le plan B. Bouclez vos ceintures.
1. Le contexte : 130 km, 7 900 m D+, et de la pluie

L'EuskalTrail, c'est du lourd. 130 km, 7 900 m de dénivelé positif dans le Pays Basque — du terrain technique, des cols engagés, des descentes qui mangent les quadriceps.
Et cette année, la météo n'est pas là pour aider. À J-5, les prévisions annoncent de la pluie et environ 10°C. Ça veut dire humidité, sentiers glissants, inconfort thermique sur la durée. Rien d'insurmontable, mais ça s'anticipe.
2. L'objectif : 21 heures, avec un plan B à 23 heures
Je me fixe un objectif principal à 21 heures. C'est ambitieux mais réaliste si tout roule. Et parce qu'un ultra, c'est aussi savoir gérer l'imprévu, je construis en parallèle un plan B à 23 heures. Blessure légère, coup de moins bien passager, météo capricieuse — autant avoir une roue de secours dans la poche.
3. On ouvre Segly : le découpage automatique n°2

J'importe le fichier GPX de l'EuskalTrail dans Segly et je choisis le mode de découpage automatique n°2 : celui qui ajuste la taille des segments en fonction de la pente. Résultat : des segments courts dans les zones techniques ou très pentues, plus longs sur les parties roulantes. Beaucoup plus pertinent qu'un découpage kilométrique uniforme.
Je renomme le projet EuskalTrail 130 — 21h et je sauvegarde. Ça paraît basique, mais retrouver sa stratégie à J-1 sans devoir tout refaire, ça n'a pas de prix.
4. Le facteur de fatigue : pourquoi je pars à 15%

Je règle le facteur de fatigue à 15%. Ça signifie que je planifie de courir la seconde moitié de la course 15% moins vite que la première. Ce n'est pas du pessimisme — c'est de la lucidité.
Sur un ultra, vouloir courir à intensité constante du début à la fin est une illusion. Et si vous en doutez encore, regardez les analyses que j'ai faites des vainqueurs UTMB 2022–2025 (cf. article sur le facteur de fatigue UTMB) : leurs facteurs de fatigue tournent tous autour de 10 à 15%. Partir trop prudemment, c'est souvent perdre du temps là où on est encore frais. La clé, c'est d'assumer le positive split en le maîtrisant.
5. La visualisation : carte + profil, tout s'allume


On lance l'analyse. Immédiatement, la carte et le profil altimétrique s'illuminent : chaque segment a sa couleur, son facteur de progression, son temps estimé. D'un seul regard, je visualise le profil, où ça va souffrir, et comment l'effort se répartit sur 130 km.
C'est là que la préparation devient vraiment concrète.
Je regarde aussi les statistiques globales qui peuvent faire peur lorsqu'on les aborde dans leur ensemble, mais bien plus atteignable lorsqu'elles sont découpées en plusieurs morceaux. J'en profite pour verrouiller la durée totale pour que les futurs ajustements ne modifient pas la durée totale.
6. Les ajustements terrain : parce que le GPX ne dit pas tout

Un algorithme ne connaît pas les sentiers. Moi, si. Grâce au repérage effectué, j'affine segment par segment :
- Km 0–10 : itinéraire très roulant, facile. J'augmente légèrement le facteur de progression.
- Km 23–35 (zone Iparla) : très technique, pierriers, crêtes engagées. Je réduis le facteur — pas question de se griller ici.
- Km 100–120 : se feront de nuit, terrain moyennement technique avec visibilité réduite. Je baisse un peu le facteur pour rester prudent.
- Météo : pas de grosse chaleur prévue, donc pas besoin de réduire le facteur entre 11h et 18h comme je le ferais sur une course estivale.
Chaque ajustement est immédiatement répercuté sur les temps de passage. C'est itératif, et c'est puissant.
7. Les commentaires de segments : le carnet de bord intégré

C'est l'étape que j'adore. Je parcours chaque segment et j'y ajoute des commentaires personnalisés. Ça devient un vrai carnet de bord :
- Repères géographiques : nom des cols, villages, passages clés — pour me situer en course même quand le cerveau fatigue
- Points d'assistance et ravitaillements : lesquels ne pas rater, ce que je dois y récupérer
- Stratégie nutritionnelle : sur quel segment faire le plein, quelle quantité de gels / barres / boisson, ce que je laisserai à l'assistance
- Stratégie vestimentaire : changement de chaussettes, de chaussures, ajout d'une couche — tout est planifié à l'avance
- Bâtons : je note si le segment se fait bâtons en main (montées) ou rangés (descentes techniques, portions plates et roulantes)
À l'arrivée, chaque segment raconte quelque chose. Ce n'est plus juste un chrono — c'est un plan de course complet.
8. On redécoupe : les ravitos doivent tomber au bon endroit

On vérifie que les points de passage importants coïncident bien avec les fins de segments. Ce n'est pas toujours le cas avec le découpage automatique.
Par exemple, je redécoupe le segment 6 en deux :
- Segment 6 : du sommet d'Iparla (km 23) au Col d'Ispegui (km 32)
- Segment 7 : du Col d'Ispegui jusqu'au sommet d'Autza (km 36)
Résultat : j'ai maintenant un temps de passage précis au Col d'Ispegui, là où mon assistance m'attend. Rien n'est laissé au hasard.
9. L'export et le partage : tout le monde dans la boucle



La stratégie est finalisée. Dernière relecture, et on exporte :
- PDF complet : tous les segments, tous les commentaires, toute la stratégie — pour mon assistance
- PDF condensé : les temps de passage essentiels — éventuellement imprimé et mis dans ma poche
Je génère ensuite le lien de partage en lecture seule et je l'envoie à mon assistance. Elle peut accéder à toute ma stratégie depuis son téléphone, sans compte, sans complication.
10. Le plan B : dupliquer en 30 secondes

Je duplique l'analyse, je la renomme EuskalTrail 130 — 23h, et tous les temps se recalculent automatiquement. Je partage aussi ce lien avec mon assistance.
Si le plan A déraille, tout le monde sait quoi faire. Pas de panique, pas d'improvisation.
11. Stratégie bouclée. On est prêts.
La stratégie est en place. Mon assistance a tout sous les yeux, on en parlera ensemble avant le départ pour qu'elle connaisse chaque détail.
De mon côté, je sais exactement ce qui m'attend segment par segment. Les temps de passage, les ravitos, la nutrition, les vêtements, les moments difficiles que j'ai anticipés.
Il ne reste plus qu'à courir.
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SEGLY